Inktober Jour8: TEETH (les dents)

par | 8 Oct 2020 | inktober, mes écrits

8 octobre: TEETH (Les dents)

 

À cette époque, j’avais 14 ans. Une des choses les plus horribles pour un adolescent était sur le point de m’arriver. J’avais rendez-vous chez un orthodontiste pour me faire poser un appareil. J’avais tout de même une chance dans mon malheur, la moitié de ma classe en portait déjà un. Ça ne m’éviterait pas les moqueries, mais ça les réduirait tout de même.

Lors de ce premier rendez-vous, l’orthodontiste m’avait découvert une incisive cassée, qui allait l’empêcher de mettre l’appareil correctement. Elle me demanda comment je m’étais fait ça. Je n’en avais aucune idée. De mémoire de petit garçon, j’avais toujours eu cet impact sur ma dent, sans savoir d’où il provenait. Elle insista un petit peu, me dit de ne pas avoir honte, que si j’étais tombé ce n’était pas grave, etc., mais j’étais déjà sincère la première fois, je n’en avais pas la moindre idée. Comme pour changer de sujet, elle me demanda ensuite à quel collège j’allais, et je lui répondis.
Je pensais alors le sujet clos, mais elle revint à la charge. Elle insistait plus que lourdement :

– « Aller, tu peux me le dire si tu t’es battu. Ça n’a pas pu se casser comme ça en tombant… »

Je lui répétais à nouveau que si je savais comment je me l’étais cassée, je le lui dirais, mais une chose était sûre, je ne m’étais pas battu, ça ne pouvait pas être ça.
Pour toute réponse, j’eus un sourire entendu, du genre « je ne suis pas née de la dernière pluie. »

La séance s’était terminée avec un goût amer, l’appareil n’avait pas encore pu être posé à cause de la dent en question, et je devais revoir cette dame la semaine suivante. Pour l’ado que j’étais, devoir porter un appareil dentaire n’était déjà pas la joie, alors en plus si c’était pour subir un interrogatoire, ça empirait.

Semaine après semaine, elle n’en démordait pas. Appareil posé, resserré, réglé, avec élastiques, sans élastiques… je n’y coupais jamais.
« Pourquoi ne veux-tu pas me dire que tu t’es battu ? »

À ça se rajoutait l’impression que parfois elle me faisait mal sans raison. Elle resserrait un peu plus fort que nécessaire. Grattait un bout de gencives plutôt que la dent, pour enlever la colle… Je me persuadais que c’était une illusion à chaque fois, mais le doute persistait malgré tout.

Je finis par piquer une crise, de celles dont on a le secret à l’adolescence, et suppliais mes parents de me faire enlever cet appareil par un autre orthodontiste. Ce qu’ils acceptèrent, après moult discussions. Je ne la revis alors plus jamais.

Cette histoire prit un autre tournant, quand, alors à l’université, on s’amusait avec un ami à se raconter les choses qui avaient traumatisé notre enfance. Je lui racontais cette histoire. Il m’avait alors interrompu, pour me demander :

– « Ton orthodontiste, c’était madame Luisiez ? »

Étonné, je lui répondis :

– « Ben oui, c’était bien elle ! Comment tu sais ça ? Tu la connais ? »

– « Nan… Enfin si, c’est ma mère… Je crois que c’est à cause de moi qu’elle t’a enguirlandé… »

Il me raconta alors quelque chose auquel je ne me serais jamais attendu.
Ce camarade de promo, fils de ma dentiste, était aussi dans mon collège a cette période-là. Il était rentré chez lui un soir, avec un œil au beurre noir. Il avait refusé de dire à sa mère ce qui s’était passé. Elle était donc persuadée qu’il s’était fait racketter, menacer, et taper dessus, et qu’il avait peur des représailles de ses agresseurs.
En réalité, l’âme bricoleur et un peu voyou, il avait construit une sarbacane artisanale à air comprimé, avec un vieil effaceur. Il s’amusait en classe avec, harcelait ses camarades et parfois même les professeurs. Mais un jour, le système lui avait sauté à la figure, d’où l’œil abîmé. Bien sûr il ne pouvait pas avouer ça à sa mère.

Ma présence dans ce même collège et mon arrivée dans son cabinet avec cette dent cassée coïncidaient avec l’« accident » du fiston. Elle avait vu dans la corrélation une certitude. Elle s’était persuadée que c’était moi qui l’avais amoché.

En conclusion, la mère n’en saura jamais rien. J’ai promis à son fils de garder le secret : il s’est servi de cet œil au beurre noir pour que sa maman le laisse tranquille à la maison pendant plusieurs années. Avec une telle mère « poule », je peux bien le comprendre ! On a bien rigolé, et je crois que je suis quelque peu réconcilié avec les orthodontistes !

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