Inktober Jour27: MUSIC (Musique)

par | 27 Oct 2020 | inktober, mes écrits

27 octobre: MUSIC (Musique)



À 17 ans, Morgan avait été retenu pour son premier travail d’été. Il allait passer deux mois dans une bibliothèque, à ranger les livres par ordre alphabétique. C’était un métier rêvé pour lui. Pas trop de bruit, pas de réelle interaction sociale, du travail seul… Ce poste semblait avoir été conçu pour lui. L’année dernière il avait été diagnostiqué Asperger. Il y a différents niveaux dans ce syndrome, mais dans le cas de Morgan, ce qui le différencie particulièrement des neurotypiques, c’est son hypersensibilité au bruit. Pendant des années, son entourage jugeait qu’il exagérait, qu’il ne faisait pas attention, et même parfois qu’il manipulait les autres pour se faire plaindre. En définitive, on ne le prenait pas au sérieux.
Dans son cas précis, ce diagnostic lui avait permis d’enfin exister pour les autres. De légitimer son comportement à leurs yeux. Ce qui leur paraissait anormal devenait explicable, car diagnostiqué. Son malaise face à certaines situations, même s’il restait incompris, devenait acceptable.
Sa difficulté à sociabiliser ne se traduisait plus par du mépris ou de l’éloignement, mais plutôt par un simple étonnement, suivi de questions. Il était certes parfois encore le sujet de moqueries, mais au moins ne les prenait-il plus comme des vérités, mais comme un signe d’incompréhension de son interlocuteur. Pour lui-même, pouvoir expliquer sa différence était un soulagement certain.

Il ne se sent pas plus intelligent que la moyenne, il sait tout simplement qu’il pense différemment. Ça lui avait bien entendu causé des problèmes de sociabilité, de ne pas comprendre les autres, mais ça lui avait aussi permis de développer ses passions à l’extrême. La bande dessinée en était un exemple révélateur. Il était capable d’en parler des heures entières. Il tenait même un blog là-dessus. Il était devenu une référence incontournable sur Internet. Ce diagnostic l’avait rendu plus serein. Et cette passion mêlée d’une nouvelle confiance en lui l’avait conduit à obtenir ce travail dans la bibliothèque. Quel meilleur endroit qu’un lieu de lecture pour quelqu’un atteint d’hyperacousie, – l’hypersensibilité aux bruits- ? En pratique, le bruit des pages qui se tournaient et celui électronique des codes-barres scannés s’amplifiaient dans sa tête, mais il arrivait à le gérer grâce au cadre visuel lui-même. Il retrouvait sa sérénité en regardant les rayonnages remplis de livres.
Depuis des années maintenant, il avait tenté de trouver un moyen de mieux vivre son audition dans un monde en perpétuel mouvement. Il avait essayé beaucoup de choses. Du casque anti-bruit aux bouchons d’oreilles, rien n’y faisait. Avec ces solutions, il entendait ses battements de cœurs plus intensément, et chaque chose qu’il touchait provoquait un son sourd qui l’oppressait d’autant plus. Seule sa concentration intense sur quelque chose de visuel et rassurant lui permettait de passer outre la nuisance sonore. Ça ne fonctionnait qu’un court laps de temps, mais il n’avait pas d’autre choix.

Il n’avait pourtant pas prévu une chose dans cette bibliothèque calme. Les vacances d’été. Le personnel créait des événements pour libérer les parents de leurs enfants durant la journée, et les intéresser aux livres. Un enfant, c’est très bruyant. Alors des dizaines… Morgan s’en était très vite aperçu. Aucun moyen d’y échapper. Entre ceux qui couraient un peu partout, ceux qui pleuraient, et ceux qui hurlaient, la tranquillité du lieu était plus que perturbée. Il lui fallait absolument sortir de cet enfer. Sa tête manquait d’exploser à chaque instant. Régulièrement il cherchait à s’isoler, les mains sur les oreilles, et faisait le tour des étagères, balançant la tête de bas en haut. Le directeur de la bibliothèque l’avait déjà retrouvé plusieurs fois enfermé dans les toilettes pour fuir ce bruit incessant.
Ce travail en bibliothèque devenait un vrai calvaire.

Un jeudi après-midi, journée un peu plus calme, il s’était tout de même isolé un instant pour reprendre ses esprits. Il avait pris la décision d’arrêter ce travail à la fin de la semaine, incapable d’en supporter plus. Assis dans la cage d’escalier, les mains sur les oreilles, il n’avait pas remarqué l’arrivée d’une jeune fille. Elle s’accroupit à ses côtés, et sans attendre la permission, lui mit des écouteurs dans les oreilles. De la musique classique lui parvint à l’esprit, étouffant les bruits ambiants. Il ouvrit alors les yeux, et découvrit la demoiselle qui venait de franchir sa bulle privée, habituellement interdite à quiconque. La musique avait quelque chose d’apaisant. Elle lui fit un clin d’œil.
Il enleva un des écouteurs.

– « Ça te plaît ? C’est du Saint-Saëns. Je me suis dit que tu en avais plus besoin que moi. »

Perturbé, il la regarda fixement sans dire un mot.

– « Tu m’avais l’air perdu, j’ai cru comprendre que toi aussi le bruit des enfants ça brouillait ton esprit pour la lecture. Le classique, c’est ma solution perso. Ça m’évite de sortir en courant, ou d’aller mettre des baffes aux plus bruyants. »

Son sourire était contagieux. Morgan ne savait pas si elle plaisantait ou non, mais l’énergie qu’elle dégageait lui avait permis de reprendre ses esprits. Ça, et la musique.

– « Au fait, je m’appelle Géraldine. Et toi ? »

– « Morgan… Euh… Merci pour la musique. C’est… C’est apaisant. Ça fait du bien ! »

Ils discutèrent alors un moment. Géraldine ne travaillait pas là, elle venait emprunter. Elle adorait les livres et le calme qu’ils dégagent. Mais la période de l’été était une horreur pour elle aussi. Presque à lui faire fuir le lieu. Seulement elle avait déjà terminé de lire tout ce qu’elle avait emprunté, et en bonne accro, ne pouvait attendre deux mois avant de revenir chercher de quoi se sustenter l’esprit. Alors elle employait la solution de la musique dans les oreilles pour pouvoir supporter.

Depuis cette révélation, Morgan ne sort plus jamais sans ses écouteurs dans les oreilles. Il est alors accompagné par Mozart ou Beethoven. Mais son préféré reste Saint-Saëns. Après tout, c’est grâce à lui qu’il a appris à vivre dans notre monde pas si calme. C’est aussi grâce à lui qu’il s’est fait une nouvelle amie. Dorénavant, il se retrouve régulièrement avec Géraldine pour se partager leurs dernières lectures.



Pour en savoir plus :



Je vous invite à regarder cette vidéo (si possible avec des écouteurs) pour vous rendre compte ce que vit au quotidien quelqu’un atteint d’hyperacousie :
Vidéo sur l’hyperacousie.

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