Inktober Jour17: STORM (Orage, Tempête)

par | 17 Oct 2020 | inktober, mes écrits

17 octobre: STORM (Orage, Tempête)

Quand il énonçait son métier, ça faisait souvent rêver les gens. Alain était marin. Marin-pêcheur. Pour certains, prendre la mer, c’est être seul face à l’étendue d’eau, parfois calme, parfois déchaînée. Être impuissant face à cette force de la nature, mais oser naviguer malgré tout. Pour d’autres, ce sont les mythes, Poséidon, les monstres marins, les pirates des histoires pour enfants. Rares sont les personnes restant indifférentes à la rêverie qu’évoque l’océan et les marins.
Son fils Adrien, par exemple, était passionné par la faune sous-marine. Il pouvait passer des heures à la bibliothèque pour en apprendre davantage sur les mammifères marins, comme sur le moindre poisson. Son père lui ramenait souvent, dans des bacs en plastiques remplis d’eau, un échantillon de la pêche du jour. C’était à chaque fois une surprise. Le fiston attendait impatiemment le retour de son père, et le père prenait un malin plaisir à le surprendre avec une récolte chaque fois différente. S’ensuivait l’identification de l’animal, la prise de photos, et sa description. Ensuite, c’était le retour à la mer. Du haut de la jetée, le garçon rendait à l’océan ses petits habitants.
Les horaires du père étaient le plus souvent réguliers, à raison de 4 jours en mer pour 4 jours sur terre. Bien qu’il arrivât parfois que le capitaine les fasse partir en mer pour une seule journée, dans le cas de commandes spécifiques.

Ce soir-là, le papa rentra plus tôt que d’habitude. Il n’avait fait que 2 jours en mer. Un des filets avait subi des dégâts, et devait être réparé avant qu’il ne reparte. Il poussa la porte, encore marqué par l’événement qu’il avait vécu quelques heures plus tôt. C’était lié à ce filet arraché. Il expliqua à sa famille qu’ils avaient remonté un requin marteau durant la pêche. De voir un tel animal était déjà très rare dans ces eaux, alors encore plus dans leur filet, directement sur le pont. C’était exceptionnel. Ils avaient fini par réussir à le relâcher à la mer, bien vivant, mais ce ne fut pas sans mal. La bête se débattait tant, arrachant le filet dans lequel elle était empêtrée, qu’ils faillirent repartir avec, sans moyen de la remettre à l’eau, pour demander de l’aide au port. Il faut dire qu’elle faisait bien 3 m de long, sur un bateau de 8 m, c’était d’autant plus impressionnant.

Entendre cette histoire avait fait pétiller les yeux d’Adrien. Il était tout excité. Son père lui avait promis un jour de l’emmener sur le bateau, alors si en plus il pouvait y voir un requin, ce serait extraordinaire. Il insista une nouvelle fois pour l’accompagner quand le filet serait réparé. Le papa le calma un peu, répétant que c’était un phénomène des plus rares, mais promit tout de même que dès le lendemain il contacterait son capitaine. À condition que la virée en mer ne soit pas très longue, il avait bon espoir que sa requête soit acceptée.

Par pur hasard, il s’avéra que le capitaine venait de recevoir une commande spécifique d’un client. Ils ne seraient pas en mer très longtemps pour répondre à ce contrat. Et d’après le capitaine, Adrien était le bienvenu sur le navire. Il n’était jamais trop tôt pour former la relève, d’après lui. Un restaurant 3 étoiles de bord de mer, avait besoin de bons crabes frais. Il était exigeant sur la qualité, mais pas sur la quantité. Il fallait que les crabes soient frais pour les servir, en avoir trop serait du gâchis.

L’enfant fut donc amené à bord, pour son plus grand plaisir. Il participait à tout, posait des questions sur chaque élément du bateau, et insistait pour mettre la main à la pâte lorsqu’il s’agissait de poser les pièges pour les crabes. La position de ces pièges était repérable par satellite, mais aussi grâce aux bouées rouges auxquelles ils étaient rattachés. En partie par conscience professionnelle, en partie pour faire plaisir à Adrien, les filets furent relâchés en mer, dans le sillage de l’embarcation.

Le vent commença à souffler plus fort, et les vagues à monter plus haut. De beau temps on s’orientait vers une petite tempête. De la pluie et du vent à profusion. Aucun problème pour l’équipage, c’était une habitude. Une fois que ça se serait calmé, les bancs de poissons reviendraient. Les pièges à crabes étaient bien en sécurité au fond de l’eau. En attendant, il était hors de question de laisser les filets, au risque de les perdre. On les remonta, et le petit garçon assista à la manœuvre, passionné. Son père était ravi de voir son fils avoir autant de plaisir. C’était ces mêmes filets qui avaient attrapé le requin la dernière fois. Sachant qu’Adrien ne demandait que ça, il lui raconta encore comment l’animal l’avait déchiré en se débattant.
Le petit garçon n’avait jamais vu de requin. Il aurait bien aimé en voir un…

Une fois les opérations de préservation du bateau effectuées, tout le monde rentra se mettre à l’abri dans la cabine exiguë. Ils en profitèrent pour prendre un café bien chaud. Le vent se mit à souffler de plus belle, et les lames d’eau de mer passèrent par-dessus la coque.
Ce fut à ce moment-là que le père s’aperçut que son fils n’avait pas suivi la manœuvre. Il n’était pas avec eux dans la cabine. Affolé, il retourna sur le pont pour le faire rentrer. Aucune trace de l’enfant. C’est alors qu’il entendit un cri aigu, en provenance de l’arrière, là où était enroulé le filet. Il courut le plus vite qu’il put, malgré le vent, la pluie et les vagues qui faisaient violemment tanguer le navire.
Le gamin était empêtré dans le filet, accroché tant bien que mal pour ne pas finir à l’eau. Il hurlait. Le filet était détaché d’un côté, comme si on avait voulu le mettre à l’eau, mais pas complètement. Adrien était passé par-dessus bord, et n’était retenu près du bateau que par son corps enroulé, et ses pieds coincés dans les mailles. Il fallait faire vite pour le faire remonter. Il ne pesait pas bien lourd, mais avec le tangage, la pluie et le vent contre lui, le père fut heureux de voir un de ses collègues venir à la rescousse.

Le petit fut tant bien que mal remonté à bord, et rapidement emmené dans la cabine. Encore tremblant de peur, il expliqua, en larmes, qu’il avait lui-même décroché le filet. Il avait réagi à une pulsion, pensant qu’il avait une chance de coincer ce requin, s’il le remettait à l’eau.
La tempête passée, l’activité put reprendre son cours, la pêche se terminer, et les marins revenir au port.

Des années plus tard, cet événement éprouvant pour Adrien n’a pas réussi à le dégoûter de l’océan. Aujourd’hui, il est biologiste, et étudie les tortues Luth. Mais dès qu’il en a l’occasion, il tente une plongée, dans l’espoir de voir ce requin marteau tant imaginé.

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